Laurence de Music in progress: « Nous recevons aujourd’hui Annie Ducol qui a dirigé des répétitions de projets académiques à l’Education nationale, Marc-Michel Rossines, compositeur, et Francis LUC également compositeur.
Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. »



Music in progress : Marc-Michel , vous avez dirigé une répétition de l’Ave Maria de Verdi. Par quoi avez-vous commencé votre apprentissage ?
Marc-Michel : J’ai commencé en faisant chanter une gamme appelée, semble-t-il par Verdi lui-même « échelle énigmatique » Do Réb Mi Fa# Sol# La# Si Do puis Do Si La# Sol# Fa Mi Réb Do.

M I P (Music in progress) : Annie, connaissez-vous l’origine de cette gamme ?
Annie : Oui. En 1888, la revue « Gazzetta musicale de Milan » lance un défi à ses lecteurs : il s’agit d’harmoniser une gamme reçue du compositeur italien Adolfo Crescentini.
De nombreux compositeurs se sont essayés à ce jeu, mais la gamme serait restée dans l’oubli si Verdi, poussé par Arrigo Boïto, librettiste d’Otello et de Falstaff, fervent wagnérien et Garibaldien, ne l’avait utilisé en 1889 dans son Ave Maria.
Verdi ajoute en 1898 cet Ave Maria aux Tre pezzi sacri (3 pièces sacrées comprenant Stabat Mater, Laudi alla Vergine Maria, Te Deum)…dont en conséquence il modifie le titre en Quattro pezzi sacri.
L’Ave Maria et les Laudi alla Vergine Maria sont chantés a cappella.
M I P : Francis, pourquoi cette gamme est-elle si énigmatique ?
Francis : Sa structure est inhabituelle pour l’époque.
Une gamme majeure contient une succession de tons interrompue 2 fois par ½ ton.
La gamme énigmatique commence par ½ ton, se poursuit par 1,5 tons Réb Mi (2de augmentée), puis par plusieurs fois un ton et finit par 2 fois ½ ton, ce qui, habituellement, n’arrive jamais.
Se pose alors le problème d’harmoniser cette gamme, car nous sommes encore dans une période tonale
M I P : Marc-Michel, nous avons compris le côté surprenant de cette gamme, mais est-elle vraiment importante dans cet Ave Maria ?
Marc-Michel : Elle est fondamentale, elle est le soubassement de tout l’édifice polyphonique, avec ses valeurs longues en rondes on pourrait comme au Moyen-Age l’appeler Teneur, elle joue le rôle d’un Cantus firmus du XVème siècle et par sa répétition se rapproche d’une forme Passacaille.
M I P : Francis, vous qui semblez féru d’harmonie, que vous inspire la réalisation de Verdi ?
Francis : Le génie de Verdi est d’avoir réussi à garder un sentiment tonal très poussé malgré toutes les embûches qui se trouvaient sur son chemin.
Regardez les mesures 11 et 12, elles portent une cadence en Sol# majeur avec les accords de dominante V (Ré#7) et de tonique I (Sol# majeur).

De même les mesures 22 et 23 présentent une cadence parfaite en Si majeur avec les 2 accords V (Fa#7) et I (Si majeur).

M I P : Annie, vous avez le sens de l’humour on me l’a dit, mais vous savez aussi être passionnée.
Y-a-t-il de la passion romantique dans cet Ave Maria ?
Annie : Evidemment. Ecoutez les mesures 38 à 42, c’est le point culminant de la pièce. Dans les mesures 38 à 40, toutes les voix montent vers l’aigu chromatiquement pour soutenir la poignante ascension des sopranos sur les mots « Marie, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes ». S’ensuit une détente avec la cadence en Do majeur V (Sol7) et I (Do majeur).

M I P : Francis, avez-vous la même analyse passionnée qu’Annie ?
Francis : Oui, bien sûr, Annie et moi avons la même sensibilité ; qui pourrait d’ailleurs soutenir que le passage précité n’est pas le point culminant de l’œuvre ?
Dans les mesures 39 et 40, il n’est pas besoin d’analyser les harmonies pour mettre en évidence le chromatisme car toutes les mélodies vont dans ce sens.
Tout à l’heure je parlais du sentiment tonal très poussé dans cet Ave Maria, et là nous avons de nouveau cette impression avec la cadence en Do majeur des mesures 41 et 42, mais il y a aussi ce chromatisme des mesures 39-40 qui crée une tension par le flou tonal qu’il génère, soutenant la tension créée par la montée de l’ensemble des voix.
Cela m’amène à parler d’un 3ème aspect de l’harmonie.
Après les cadences tonales et le flou créé par le chromatisme, nous avons dans cet Ave Maria plusieurs exemples de modulations ambigües car ne se résolvant pas sur une tonique.
Mesure 21, l’accord V (Mi majeur) devrait se résoudre sur I (La majeur) mais Verdi bifurque immédiatement en Do# majeur.
Cependant le plus surprenant se trouve à la fin de la mesure 21 et au début de 22.
L’accord V (Do#7) devrait se résoudre sur I (Fa# majeur) mais c’est, par quasi-chromatisme, un accord de La# majeur qui est entendu au début de la mesure 22. Il est vrai cependant que la mesure 22 présente 2 cadences parfaites (La# V et Ré#m I de la tonalité de Ré# mineur, puis Fa#7 V et Si I de la tonalité de Si majeur), adoucissant la surprise causée par l’apparition de l’accord de La# majeur mesure 22.

En résumé, on tient les 3 pôles harmoniques de Verdi dans cet Ave Maria, c’est-à-dire affirmation tonale d’une part, flou tonal par chromatisme et tonalités non résolues d’autre part.
N’oublions pas que la 1ère période de l’Ecole de Vienne dite « Tonalité élargie » est proche.
Voici un exemple avec la sonate pour piano en Si mineur d’Alban Berg (1907-1908) qui fait se côtoyer des cadences tonales, des gammes par tons, et du chromatisme.
Verdi, peut-être sans le savoir, apporte sa pierre à l’évolution des règles de l’harmonie.
Evidemment, les accords qu’il emploie ne dépassent pas 4 sons et sont loin de la libération qu’apportera le jazz.

M I P : Marc-Michel, reparlons un peu de cette gamme.
Verdi l’a-t-il utilisée telle que son créateur Adolfo Crescentini la présentait ?
Marc-Michel : Pas tout à fait, car il l’a transposée.
Après l’avoir fait entendre aux basses et aux alti dans les mesures 1 à 32, il la transpose une quarte au-dessus, ce qui permet aux ténors et aux soprani de l’exécuter sans difficulté. Verdi ajoute alors « J’ai fait deux Ave Maria. »
Pour finir, on remarquera une petite subtilité. Lorsque la gamme descend, dans la version partant de Do, le Fa# se transforme en Fa bécarre, créant une deuxième seconde augmentée (Fa Sol#).
Enfin, il paraît inutile de préciser que les accords générés par la gamme contiennent à la fois les notes de cette gamme et des notes étrangères que vous trouverez en rouge dans l’analyse harmonique de la première page située en annexe.
M I P : En résumé, Verdi a-t-il réussi le défi de garder une cohérence tonale à cette « gamme énigmatique » ?
Annie : Oui. Malgré ses digressions chromatiques et des tonalités non résolues,
il donne aux choristes des repères très classiques et a réussi son pari de faire fonctionner si bien cette échelle pour une oreille tonale.
Notre chef Thibault Maillé a eu une très bonne intuition en complétant notre programme religieux 2023 par cette œuvre remarquable.
Laurence, j’aimerais vous poser une dernière question.
Le titre de votre revue « Music in progress » est-il un clin d’œil à Boulez ?
M I P : Oui, je vous l’avoue cela fait référence à « Work in progress », cette œuvre en devenir qui se renouvelle sans cesse.
Merci tous les trois et à une prochaine fois.


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